«Le 1er Novembre, fruit de luttes politiques » – Le Jeune Indépendant


Aux sources de Novembre, un grand moment de télévision, une moisson de témoignages sur les préparatifs de la guerre de libération nationale

C’est un temps heureux dans l’histoire de la Télévision algérienne, un de ces motifs de fierté pour la maison du 21, bd des Martyrs. A l’automne 1990, le plus lourd des médias publics algériens a signé l’une de ses meilleures productions : Aux sources de Novembre, un film documentaire en quatorze épisodes écrit et réalisé par Djelloul Haya.

Diplômé du prestigieux VGIK, l’Institut du cinéma de Moscou, lauréat d’un diplôme de réalisateur de télévision et de documentaire, ce passionné d’histoire a dédié six années de sa vie à deux méga-productions : Aux sources de Novembre (1990) et les Grands dossiers des Accords d’Evian (1992). Un grand moment de télévision.

En guise de bouquet final, qui restera dans l’histoire, l’ultime épisode de « Aux sources de Novembre » a été diffusé à la veille du 1er novembre 1990. Un débat animé a couronné cette fresque. Entre autres participants, Hocine Aït-Ahmed, Abdelhamid Mehri, Abderrahmane Kiouane au studio du 21, bd des Martyrs, Boudiaf en duplex depuis Rabat. L’échange entre ces figures du nationalisme algérien a été modéré par Mourad Chebine (à Alger) et Djelloul Haya (à Rabat).

Le Jeune Indépendant : Aux sources de Novembre a été diffusé à l’automne 1990. Nous sommes dans l’après-octobre 1988 et à la veille d’un contexte politique et sécuritaire pour le moins tendu. Les signes avant-coureurs de ce qu’on appellera plus tard la ‘’tragédie nationale’’ se profilent à l’horizon. A l’époque, d’aucuns avaient été tentés de faire remarquer que le moment n’était pas propice pour le retour d’histoire et la diffusion de film documentaire.

Djelloul Haya : Une précision d’ordre calendaire s’impose. La préparation de Aux sources de Novembre remonte à début 1988. Il s’agit d’un film documentaire décliné en quatorze épisodes. La série a été diffusée à l’automne 1990, à la veille de la célébration du 36e anniversaire du déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954. Le timing a été choisi à dessein. La célébration du 36e anniversaire, force est de le rappeler, a eu lieu sur fond de bouillonnement démocratique. Entre autres demandes fortes exprimées par la société algérienne, notamment la jeunesse, une pressante demande d’histoire. Les débats de l’époque et l’effervescence médiatique de l’après-octobre en attestent : le retour sur les épisodes du mouvement national et de la guerre de libération, et la réémergence de figures nationalistes effacées du récit national figurent au rang des revendications. Contrairement à ce que d’aucuns étaient tentés de croire, comme tu le dis, l’aube des années 1990 était un moment plus que propice pour le retour sur les années du mouvement national.

Manifestement, le contexte s’y prêtait parfaitement. Après la secousse d’octobre 1988, les citoyens algériens étaient très désireux de connaître le cheminement du mouvement national et l’histoire de la Révolution. J’en veux pour preuve l’écho suscité par la diffusion de la série documentaire auprès des Algériennes et des Algériens. L’engouement populaire était sans précédent. Les jours de diffusion, les rues des villes et des villages étaient désertes. A l’heure du prime time – et après le JT –, les téléspectateurs s’installaient devant le petit écran en quête de savoir et d’éclairage sur le processus qui a mené à l’indépendance.

Le taux d’audience battait son plein, preuve s’il en est que le moment était opportun. Le lendemain de chaque épisode, les Algériens débriefaient le contenu de l’épisode et débattaient avec passion de la teneur des témoignages dont ceux, inédits, d’acteurs qui étaient impliqués de bout en bout dans la dernière ligne droite avant la nuit salutaire du 31 octobre au 1er novembre.

Qui a été à l’origine de l’idée du film documentaire, la direction de l’ENTV ou le réalisateur ?

C’était mon idée, une proposition acceptée et validée sans la moindre hésitation par la direction de la Télévision nationale. Je ne saluerai jamais assez la mémoire du regretté Abdou B., qui présidait à l’époque aux destinées du 21, bd des Martyrs. J’ai eu la chance de faire sa connaissance bien avant mon entrée à la Télévision algérienne. Il connaissait mon intérêt et mon engouement pour l’histoire du mouvement national.

A mon retour d’un détachement en France en 1987, j’ai réalisé trois moyens métrages dont un sur la torture, avant de passer directement aux documentaires, poussé en cela par ma passion pour les sujets d’histoire. Pour moi, la grande référence de l’Algérie, c’est une référence historique : la guerre de libération nationale. J’ai décidé de m’attaquer à un ambitieux projet : un voyage dans l’histoire du mouvement national, à l’heure de la rupture et du basculement dans la Révolution.

Premier projet à susciter mon intérêt : la guerre de libération nationale. A la même période, j’ai songé, résolument déterminé, à un deuxième projet : les Grands dossiers des Accords d’Evian. Je me suis dit que ‘’les acteurs qui ont fait cette histoire et ont été partie prenante dans ces épisodes sont toujours de ce monde. Autant en profiter et recueillir leurs témoignages avant qu’il ne soit trop tard’’. Certains avaient déjà tiré leur révérence et rejoint les martyrs et ceux, très peu nombreux heureusement, ont été assassinés par leurs compagnons d’armes. Tout au long de l’année 1989, nous sommes partis, l’équipe de tournage et moi, à la rencontre de ces acteurs.

 

La série documentaire vaut par une somme de mérites au premier rang desquels le nombre et la qualité des personnes interviewées. Jamais la Télévision nationale ou un média, quel qu’il soit, n’a rassemblé autant d’acteurs de poids d’une période à la fois cruciale et décisive.

Aux sources de Novembre a donné la parole à vingt-et-un acteurs : Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Hocine Aït-Ahmed, Benyoucef Benkhedda, M’hamed Yazid, Abderrrahmane Kiouane, Hocine Lahouel, Moulay Merbah, Abdelkader Lamoudi, Abdelhamid Mehri, Zoubir Bouadjadj, Benaouda Benmostefa, Abdesselam Habachi, Mohamed Merzougui, Mohamed Mechati, Abdelhamid Benzine, Brahim Mezhoudi, Bouchaïb Belhadj, Othmane Belouezdad, Liès Derriche et Abdelkrim Khatib (militant nationaliste marocain qui a connu Boudiaf et d’autres de ses compagnons).

Ils représentent le mouvement national dans toute sa diversité et sous toutes ses facettes. J’ai donné la parole à des responsables organiques ou militants du PPA/MTLD (centralistes, Messalistes, activistes), des membres de l’Organisation spéciale (OS), des participants à la ‘’réunion des Vingt-deux’’ (juin 1954 au Clos-Salembien/El Madania) ou à la ‘’réunion des Six’’ (octobre 1954 à Pointe Pescade/Raïs Hamidou), un représentant du Parti communiste algérien (Benzine), un représentant des Oulémas (Mezhoudi). Les vingt témoins algériens étaient parmi les plus et les mieux indiqués pour témoigner sur la période qui va des événements de mai 1945 au déclenchement de la Révolution. A un titre ou un autre, ils avaient tous des choses extrêmement importantes à dire, des choses dignes d’intérêt pour la curiosité des téléspectateurs et, surtout, pour les historiens.

L’histoire retiendra que Djelloul Haya est le premier à avoir interviewé Mohamed Boudiaf, qui plus est pour les besoins d’un film documentaire sur les tenants et aboutissants de la révolution de novembre 1954. Vous l’avez interviewé pour les besoins du film documentaire sur les sources de la Révolution mais aussi pour les besoins du feuilleton documentaire sur les négociations d’Evian.

C’est par lui que j’ai commencé ma tournée des témoins. Pour un homme du 1er-Novembre, c’en est un. Sauf à passer à côté du sujet, il était impensable à mes yeux de remonter aux sources de Novembre et de revenir sur le cheminement qui va de mai 1945 à novembre 1954 en occultant Mohamed Boudiaf. Tout au long de ces cent treize mois, il a été débordant d’activités, d’initiatives et, surtout, d’audace.

Il a rivalisé d’initiatives et d’actions afin de contribuer à surmonter la crise qui grippait le MTLD et faire sortir le mouvement nationaliste de l’impasse dans laquelle l’a mené le conflit entre les Messalistes et les Centralistes. Boudiaf – c’est inscrit dans le marbre dans l’histoire du mouvement national – a été un homme de décisions, un acteur qui a pris ses responsabilités à des moments cruciaux.

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Haya en entretien avec Boudiaf

Il a été au rendez-vous de toutes les étapes marquantes qui ont pesé sur le cours des choses et poussé à la décantation. Membre important et influent de l’Organisation spéciale, il a été au premier rang des fondateurs du Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), le comité des Cinq (avec Ben Boulaïd, Didouche, Bitat et Ben M’hidi). Il a été membre de la réunion des 22 et de la réunion des 6.

J’ai pris attache avec lui via son frère Aïssa. C’est lui qui m’a communiqué son numéro de téléphone après l’avoir préalablement informé. Mon premier contact avec lui s’est fait au téléphone. Je l’ai appelé depuis la station régionale de Constantine. Nous avons discuté du film documentaire et des objectifs que je lui avais assignés. Je lui ai expliqué mes motivations. Il était partant. J’ai réuni l’équipe de tournage et je suis parti en direction de Kenitra. Je l’ai interviewé à trois reprises : deux fois à Kenitra et la troisième fois à Alger, dans son bureau de président du Haut-Comité de l’Etat (HCE).

 

Dans le livre que vous avez signé, le regretté Omar Mokhtar Chaala et toi, vous précisez que le titre du film documentaire a été choisi par Mohamed Boudiaf.

Tout à fait. Alors que j’étais sur le point de terminer le montage des épisodes, plusieurs idées de ‘’titre’’ me sont venues à l’esprit. Entre deux montages, j’ai téléphoné à Boudiaf pour prolonger avec lui la discussion. J’en ai profité pour lui dire que j’hésitais entre plusieurs options de ‘’titre’’. Spontanément, il m’a dit Aux sources de Novembre. Sitôt dit, sitôt adjugé ! J’ai trouvé son titre pertinent et je l’ai endossé. Lorsque, en 2013, nous avons voulu, Omar Mokhtar Chaalal et moi, prolonger le film documentaire par un livre, nous avons gardé le même titre en hommage à Si Tayeb El Watani.

Quels sont les témoins que vous auriez aimé interviewer dans le film documentaire Aux sources de Novembre et qui ne figurent pas au rang des vingt-et-un ?

Je tiens à le souligner : j’ai veillé à ratisser très large. A l’heure du tournage au soir des années quatre-vingt, les acteurs les plus jeunes de cette histoire devaient avoir 63 ans en moyenne, les plus âgés dépassaient les 70 ans. Parmi les noms retenus dans la feuille de route, il y avait Lamine Debaghine et Ahmed Ben Bella. J’ai contacté personnellement le premier en lui expliquant la nature du film documentaire et de ses objectifs. Sans fournir d’explications, il m’a fait part, de manière courtoise mais ferme, de son refus de témoigner.

Via un contact, j’ai également pris attache avec Ben Bella. Il n’a pas répondu. Ratissez large et glaner le maximum de témoignages a été mon souci de tous les instants tout au long des cinq/six ans de tournage de la série Aux sources de Novembre et les Accords d’Evian. J’ai réussi à interviewer l’ensemble des témoins sollicités sauf trois : Saâd Dahlab, Mostéfa Lacheraf et Abdelaziz Bouteflika.

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Le premier – membre de poids de la délégation algérienne présidée par Krim Belkacem – était très malade. Je me suis déplacé chez lui pour le saluer, tout en me gardant de le filmer dans l’état physique qui était le sien. Ma perception de la déontologie et le respect dû aux personnes m’interdisent de filmer et d’interviewer des gens très souffrants.

Figure de proue de la négociation d’Evian – notamment lorsque la France a voulu manœuvrer sur le Sahara –, Saad Dahlab avait bien des témoignages à apporter, mais il n’était pas en situation de le faire. Pour Lacheraf, que j’ai eu au téléphone et qui a donné son accord, il a changé d’avis à notre arrivée à son domicile. Quand il a vu le cameraman, il a dit qu’il pensait que c’était une interview pour la presse écrite et non pour la TV. D’où son refus. Sollicité pour la série sur les Accords d’Evian pour apporter son témoignage sur sa visite aux cinq détenus au château d’Aulnoy, il a opposé une fin de non-recevoir.

Bien évidemment, j’aurais aimé recueillir longuement les témoignages – précieux s’il en est – de Krim Belkacem. Son assassinat en 1970 à Francfort a privé le travail d’histoire et de mémoire d’une ressource de taille. Rabah Bitat a mis longtemps avant de se soumettre au jeu de ‘’questions-réponses’’. J’ai essuyé trois refus. Loin de m’incliner, je suis revenu à la charge une quatrième fois. Je me suis présenté avec l’équipe de tournage au siège de l’Assemblée nationale dont il était le président.

Son assistante s’est déplacée à la réception du cabinet pour me dire : ‘’Il s’excuse de ne pas vous recevoir aujourd’hui’’. Ma réponse a été à la mesure de ma déception : ‘’Dites-lui, Madame, que je vais faire parler quelqu’un d’autre à sa place’’. Le chef de la Zone 1 (Algérois) à la date du déclenchement de la Révolution a finalement accepté de nous recevoir. Il nous a accueillis dans le salon de son bureau jusqu’à deux heures du matin.

De témoignage en confession et de précision en éclairage, il nous a fait voyager dans les étapes les plus décisives vers novembre 1954 : les événements de mai 1945 – épisode sanglant à partir duquel ‘’plus rien ne sera comme avant’’ –, l’Organisation spéciale, le CRUA, le temps des réunions du Clos-Salembier et de la Pointe Pescade, les ultimes préparatifs et le jour J. Jusqu’à aujourd’hui, son témoignage résonne comme une précieuse matière pour les historiens.

 

Dans le même cosigné avec le regretté Omar Mokhtar Chaalal, vous avez choisi comme épigraphe une citation signée le martyr Didouche Mourad : « Si nous venons à mourir, défendez nos mémoires » …

C’est un choix délibéré. Nous y avons pensé à l’heure de remettre le manuscrit à l’éditeur. Cette épigraphe s’est imposée à nous d’emblée. La recommandation mémorielle du premier chef de la Zone II nous a paru comme le meilleur des justificatifs du film documentaire.

Recueillir les témoignages de figures emblématiques du mouvement national, au premier rang desquels les proches compagnons de Didouche Mourad, va bien dans le sens de cette citation. Qui mieux que Boudiaf, Aït-Ahmed, Bouadjadj, Benkhedda, etc. pour défendre la mémoire de Didouche et des chouhada.

En allant à la rencontre de tous ces acteurs, dont les noms et les actes jalonnent le processus de libération nationale, nous avons donné écho à une parole au pluriel qui joue un double rôle. Un, elle témoigne au crédit de la mémoire et de l’histoire du mouvement national. Deux, elle défend la mémoire des martyrs et inscrit leur combat et leur sacrifice dans le marbre de l’Histoire.





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